Désirée Szucsany

Désirée Szucsany est née à Montréal en 1955. Après des études en lettres, elle publie des romans et des nouvelles. Elle est en outre traductrice et on lui doit plusieurs traductions en français de livres anglais. Issue d’une famille d’artistes, Désirée Szucsany produit également des encres, des huiles, des dessins et des gravures qui connaissent un franc succès.

15 novembre 2014

SERVIR FRAIS

Servir frais
Chronique du millénaire
Par Lady Chesterfield

17 janvier 2000
Un lundi

Très froid, les fenêtres sont très habillées, plus qu’en été, des corsages dentelés moulent la vitre. Je fais chauffer les nouilles de gros fettucine très appétissants. L’aspirateur est mort aujourd’hui. C’était un valeureux robot et il a réussi à franchir l’an 2000 et quelques jours. Non, ce n’est pas l’interrupteur ni la prise. Il semble que le moteur ait eu chaud ou qu’il a fondu tout simplement. Il m’a donné mal au dos, ce crétin. Je ne sais pas pourquoi je me retiens de ne pas le balancer par-dessus bord dans la boîte à rebut.
















Troïka

Il y en a
Ils veulent dessiner ça
Une gerbe de glace
Nous, on dit des glaçons
Décrochés comme la lune
Par leurs mains éblouies
Lundi des privilèges
City Bank, Banque Nationale
Veulent de la platine dans leur frigo
On s’en fout, on s’en balance
De la dépense d’énergie
Ouvre la fenêtre
Elle a quelques attraits

La tentation est grande de dessiner

Vous ne le croirez pas, il y a de l’eau
Dans les trois verres de vodka
Troïka où il n’y a pas encore de vodka





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SERVIR FRAIS


Servir frais
Chronique du millénaire
Par Lady Chesterfield

11 janvier 2000


Depuis peu, c’est le onze.

Aujourd’hui neige enfin une fébrilité, tout larguer, jeter du lest, que c’est bon, ah que c’est bon. Plaisir d’écrire une journée de fou. Les chats nous regardent pelleter. On fait un tour de lac, une emmerdeuse téléphone, une intéressante arrive, un intellectuel passe, un ordinateur se fait délaisser, c’est le rond-de-poêle qui déconne... Il y a huit interruptions de courant, la télé est renversée, la radio passe juste de la bonne musique, c’est la grève des artisans et techniciens de Radio-Canada. Avoir des conversations intelligentes. Les sonnettes d’alarme se font aller. Des cloches? Une volée de bois vert des valeurs qui s’entrechoquent. Vouloir changer d’histoire. Reçu un texte d’Émilie Caron. Tout est propre dans la maison. Avant de partir, faire maison nette. Les Mormons téléphonent. Elder machin. Qu’ont-ils fait au jour de l’An? Ils ont passé deux jours en chambre, à relire le livre des Mormons. Je ne lirai pas à n’importe quel prix. Je voulais vous dire... I have burnt it yesterday.

Les apparences sont trompeuses, on le sait bien. Hier soir, joué au hoxkey avec Yannick. La patinoire était correcte. La cabane fermait à 9 heures mais le gardien nous a permis d’enfiler nos patins. Bien au chaud. J’adore patiner et j’aime jouer au hockey. Un «Leader». C’est la marque de mon bâton. Ha! Ha! Chi-Chi surveille le robinet. La persane chatte aime bien la chaleur de la lampe aussi. Dès midi, téléphone s’est mis à sonner. Il y avait plein de courrier à la poste. On m’a proposé des escapades.

Chose certaine, nous n’avons aucun problème de prostate, ni Thérèse ni moi.

Nous parlons d’argent.

Le photoroman se déroule dans ma tête. «Nous parlerons comme nous écrivons»[1]. Il y a beaucoup de Narcisse, des Arlequins, une Colombine. Je joue la recluse qui rêve de ski. J’ai fait une encre avec des encres neuves, cadeau de Frankie qui flirte avec la classe moyenne. Il est à l’hôtel en ce moment, chambre 212 à l’Ermitage. Il n’a pas l’air de s’ennuyer. Mais il est pâle, si pâle que son teint me distance de lui. Il a le teint que prête la nuit aux travailleurs qui ne voient jamais le jour. Un genre qui plaît aux jeunes filles. Vis-je bien? Vis-je mal? Je ne sais. Mais je vis et nous voici en 2000 quartiers d’oranges, 2000 cigarettes.
2000 steaks
2000 ampoules électriques
Pas même
2000 sacs en plastique certes
2000 assiettes lavées
2000 rouleaux de papier cul
Peut-être bien 2000 crayons.
2000 livres
2000 cafés
20 000 pages
Et peut-être bien 50 000 pages
Si je compte celle-ci.

Thérèse bâille.

Dessin

Une veillée auprès du feu
Après une tempête de neige.


 








Lady Chesterfield écrivait de sa belle écriture les histoires des pays qu’elle traversait. Tantôt c’était son aventure rocambolesque à l’époque de la lutte contre l’apartheid, l’ANP, l’agenda et dans le carnet où elle consignait ses souvenirs, une photo de l’Afrique du Sud. Qui n’est pas l’Afrique peut-être.

Et d’évoquer le pays ou plutôt ce continent dont le mystère est à peine dévoilé tant il semble une planète à lui tout seul. Une photo dans le carnet, des montagnes de rocs imposants, un homme en bermudas, non, en shorts, cigarette aux doigts, accompagné d’une dame aux cheveux blancs en robe légère...dehors...on peut sentir la brise tiède imprégnée de la fraîcheur des montagnes. Bien entourée, voilà où en est la vie. Il pleut à Sherbrooke.

Ici il y a deux pieds si ce n’est pas trois de neige. Et c’est fabuleux. Demain j’irai en ski de fond et il fera soleil et pas trop froid. Peut-être bien que ce sera le printemps. Peut-être que l’hiver sera fini. Enfin il fait chaud avec peu de bois dans le poêle car la neige sur le toit et autour de la maison calfeutre tout et la chaleur reste bien au chaud dans tous les coins de la cambuse. Un bouquet de fleurs blanches, je dessinerai dans le sentier et plus loin, j’écrirai que je t’aime, je brasserai les rameaux alourdis, secouerai les branches, mangerai une cuillerée de flocons, oui, sans doute, je m’amuserai.

Nous pourrions écrire toute la nuit et c’est ce que nous faisons. Lorraine a téléphoné de Grey Rocks. Elle ne pouvait pas venir à l’atelier, il manquait d’électricité, elle évoquait même la vision d’une génératrice, un mot qui circule beaucoup depuis le verglas du 6 janvier, au siècle dernier. Car nous avons le privilège de parler ainsi... Au siècle dernier... Ma chère... nous cuisinons avec un oignon et une laitue fraîche, le plus somptueux des festins. Thérèse m’épate : elle prétend pouvoir manger un sac de pommes à elle toute seule. Je me demande bien si elle pourrait en faire autant avec un sac de carottes.

Au siècle dernier, nous n’allions pas au bout de nos pensées. Marie-Solange ne répond pas tout de suite. C’est sa coloc qui répond. C’est de la part de qui? Désirée. Marie-Solange dit que personne ne lui a téléphoné pour lui dire que l’atelier reprenait le 10 janvier. Or j’ai téléphoné et j’ai laissé un message.

«Je ne l’ai pas eu!», dit-elle.




[1] Citation de Yolande Villemaire, probable.


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